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Le fleuve amer

Ils m’appelaient fleuve mais j’étais une mer
Séparant d’un détroit deux immenses contrées.
Ils m’avaient châtiée frappant mon flot amer
De trois cents coups de fouets. Mes ondes éventrées,
Je subis l’infamie de l’entrave et du fer
Car je n’avais pas su affronter la tourmente
Qui les fit basculer de l’ardeur à l’enfer,
Engouffrant leurs pontons dans mon eau écumante.

Courroux extravagant, orgueil démesuré
D’un tyran furibond face à son impuissance
Devant les éléments qu’il ne peut conjurer,
Réduire en esclavage ou à l’obéissance.
Le Grand Roi put franchir sans écueil l’Hellespont
Après ce châtiment… et après la bourrasque.
Fier d’avoir fait plier les dieux par son action,
Altière pour les uns, pour les autres, fantasque.

Vingt-cinq siècles plus tard, on ne peut s’empêcher
De poser la question pertinente et brutale :
Qu’aurait-il fait, Xerxès, s’il avait pu twitter ?
Aurait-on pu douter de sa santé mentale ?

© Nadine de Vos - 1er mars 2018

Poème inspiré par ce que raconte Hérodote à propos de Xerxès passant d'Asie en Europe par dessus l'Hellespont, qualifié de fleuve.

XXXIV. Ceux que le roi avait chargés de ces ponts les commencèrent du côté d’Abydos, et les continuèrent jusqu’à cette côte, les Phéniciens en attachant des vaisseaux avec des cordages de lin, et les Égyptiens en se servant pour le même effet de cordages d’écorce de byblos. Or, depuis Abydos jusqu’à la côte opposée, il y a un trajet de sept stades (environ 1, 400 km). Ces ponts achevés, il s’éleva une affreuse tempête qui rompit les cordages et brisa les vaisseaux.
XXXV. À cette nouvelle, Xerxès, indigné, fit donner, dans sa colère, trois cents coups de fouet à l’Hellespont, et y fit jeter une paire de ceps (entrave pour torturer). J’ai ouï dire qu’il avait aussi envoyé avec les exécuteurs de cet ordre des gens pour en marquer les eaux d’un fer ardent. Mais il est certain qu’il commanda qu’en les frappant à coups de fouet, on leur tînt ce discours barbare et insensé : « Eau amère et salée, ton maître te punit ainsi parce que tu l’as offensé sans qu’il t’en ait donné sujet. Le roi Xerxès te passera de force ou de gré. C’est avec raison que personne ne t’offre des sacrifices, puisque tu es un fleuve trompeur et salé. » Il fit ainsi châtier la mer, et l’on coupa par son ordre la tête à ceux qui avaient présidé à la construction des ponts.

Hérodote, Histoires, in Livre VII

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